Yeshivat Kerem BeYavneh, Israël

Ki Tetse (כי תצא — « quand tu sortiras »)
Devarim / Deutéronome 21,10 – 25,19 • Yéchayahou / Isaïe 54,1 – 10

Moché énonce des lois régissant la vie collective : conduite de la guerre, respect de l’autre, protection des plus vulnérables, justice et honnêteté dans les relations humaines. La haftara est un texte de consolation adressé à Sion : après la rupture viennent le retour, la reconstruction et la renaissance.

Deutéronome 23,10
כִּי־תֵצֵא מַחֲנֶה עַל־אֹיְבֶיךָ וְנִשְׁמַרְתָּ מִכֹּל דָּבָר רָע
« Quand tu sortiras en camp contre tes ennemis, garde-toi de toute chose mauvaise. »

L’idée de fonder à Yavné [1] une nouvelle académie talmudique remonte à 1913, quand le Rav Avraham Itzhak HaCohen Kook propose de racheter les terres historiques[2] de Yavné pour y bâtir une colonie agricole et une yeshiva. Le projet est porté par le mouvement Mizrahi [2], mais la construction du bâtiment ne s’achève que dans la seconde moitié des années 1940. La Yeshivat Kerem BeYavneh[3] ouvre finalement en 1953, sous la direction du Rav Haïm Yaakov Goldvicht [4].

Dans ses premières années, l’institution fonctionne comme une yeshiva classique, sans cadre militaire [5] particulier. Ce n’est qu’en 1965 que se met en place le Hesder[6] (הֶסְדֵּר — arrangement) associant étude intensive de la Torah et service militaire.

Le camp militaire n’est pas un espace où les règles cessent de s’appliquer. Dans l’éthique militaire israélienne, cette exigence se formule dans la notion de Tohar‑HaNesheq[7] (טֹהַר־הַנֶּשֶׁק — pureté des armes) qui pose que l’usage de la force doit rester soumis à des limites morales.

Le campus de Kerem BeYavneh est un ensemble de bâtiments d’étude et de vie entourés d’un vaste espace vert. Le Beit Midrash en constitue le cœur. La construction du bâtiment principal, sur les plans de l’architecte Meïr Ben‑Ouri[8], débute en 1946. Les bâtiments s’inscrivent dans un paysage de jardins, d’arbres et de terres agricoles.

[1] Yavné — Selon la tradition talmudique, Rabban Yohanan ben Zakaï y établit un centre d’étude après la destruction du Second Temple.
[2] Rachat des terres de Yavné — Les terres sont acquises en 1940, à l’initiative conjointe du Rav Meïr Berlin (Bar‑Ilan), président du mouvement Mizrahi, et de Menahem Ussishkin, à la tête du Fonds national juif.
[3] Kerem BeYavneh — Le nom « Kerem BeYavneh » est antérieur à la yeshiva moderne : il apparaît déjà dans la Michna (Édouyot 2,4 ; Ketoubot 4,6). Le Talmud de Jérusalem (Ketoubot 4,1) précise qu’il ne s’agissait pas d’un vignoble au sens propre, mais des sages assis en rangées, « comme un vignoble ».
[4] Rav Haïm Yaakov Goldvicht — Né en 1925, formé à la yeshiva Etz Ḥayim de Jérusalem, proche du Ḥazon Ich et du Rav de Brisk, il dirige Kerem BeYavneh pendant près de quarante ans. En 1991, il reçoit le Prix Israël au nom du mouvement des yeshivot hesder.
[5] Noyau Gahalat — La yeshiva est fondée par un groupe issu du noyau Gahalat (גח״לת, Garin Ḥaloutsi Lohem Torani), composé de jeunes religieux très engagés, dotés d’une discipline religieuse forte, et d’anciens de la yeshiva Bnei Akiva de Kfar HaRoè. Le Rav Goldvicht en devient le premier Rosh Yeshiva après consultation du Ḥazon Ich.
[6] Programme Hesder — Le Hesder associe étude intensive de la Torah et service militaire. Le service de type Nahal Torani est formalisé en 1965, deux ans avant la guerre des Six Jours — Kerem BeYavneh devenant la première yeshiva de ce type, surnommée « la mère des yeshivot hesder ».
[7] Tohar HaNeshek — Expression de l’éthique militaire israélienne, intégrée ultérieurement au code éthique formel de Tsahal, la Rouaḥ Tsahal (רוח צה״ל – esprit de Tsahal). Maïmonide rattache l’exigence de sainteté du camp militaire (Devarim 23,15) à des limites morales dans la conduite de la guerre (Guide des égarés III,41). Les questions de distinction entre combattants et civils, de proportionnalité et de limites de la violence font l’objet de débats militaires, juridiques et halakhiques.
[8] Meïr Ben‑Ouri — Architecte israélien formé durant le Mandat britannique, appartenant à la génération qui a structuré les institutions éducatives et religieuses du Yichouv. Son œuvre se caractérise par une architecture fonctionnelle et sobre, attentive aux besoins communautaires et à l’intégration dans le paysage rural. Il participe à plusieurs projets publics et institutionnels dans les années 1940–1960.

Stolpersteine, Allemagne

Choftim (שֹׁפְטִים — Juges)
Deutéronome 16:18 – 21:9 • Isaïe 51:12 – 52:12

Moché ordonne à Israël d’établir des juges et des officiers ; la haftara proclame que D.ieu est le juge et consolateur ultime, promettant à Sion qu’elle ne sera pas oubliée.

Choftim 16,18
וְשֹׁפְטִים וְשֹׁטְרִים תִּתֶּן־לְךָ בְּכָל־שְׁעָרֶיךָ
« Tu établiras pour toi des juges et des magistrats dans toutes tes portes[1]

Sur les trottoirs de Berlin, plus de 11 000 pierres[2] font mémoire des personnes persécutées par le nazisme. Créées par l’artiste allemand Gunter Demnig[3], les Stolpersteine[4] sont posées devant le dernier domicile que ces personnes purent choisir avant que les persécutions ne les en arrachent.

Sous le régime nazi, les personnes persécutées furent progressivement privées de leurs droits, de leurs biens, de leur liberté et, pour beaucoup, de leur vie. Réduites à des catégories et à des numéros, leur mémoire fut effacée de l’espace public. Le projet de Gunter Demnig vise à inverser symboliquement ce processus en réintroduisant les noms dans les rues et les lieux de vie. Chaque pierre porte le nom de la personne, sa date de naissance et, selon les informations disponibles, quelques indications sur son destin. Le nom revient ainsi dans l’espace où cette personne avait vécu.

Le passant doit s’arrêter et se pencher pour lire le nom inscrit sur la pierre — celui d’une personne que le régime nazi avait cherché à effacer.

[1] Avant chaque pose, la Koordinierungsstelle Stolpersteine Berlin vérifie que l’adresse retenue correspond bien à un domicile choisi par la personne avant sa spoliation ou son assignation forcée, et non au lieu imposé par les mesures de persécution. Cette vérification, effectuée au cas par cas, conditionne la pose de chaque pierre.
[2] Stolpersteine : Pavé en béton de 10 × 10 cm sur lequel est scellée une plaque en laiton de 10 × 10 cm gravée à la main. Aujourd’hui, plus de 126 000 Stolpersteine ont été posées en Allemagne et dans 31 autres pays européens, ce qui en fait le plus grand mémorial décentralisé au monde. À Berlin, plus de 11 000 sont visibles dans les rues de la ville.
[3] Gunter Demnig, artiste allemand né à Berlin en 1947, est l’initiateur des Stolpersteine. En mai 1990, il trace à la peinture blanche le trajet de déportation de 1 000 Tziganes (Sintés et Roms) de Cologne vers la gare de Deutz (mai 1940), premier geste préfigurant le projet. Le 16 décembre 1992, pour le cinquantième anniversaire du décret Himmler ordonnant leur déportation, il pose une première pierre isolée devant l’hôtel de ville de Cologne. La pose en série commence en janvier 1995 à Cologne, puis se poursuit à Berlin à partir de 1996. Demnig insiste sur l’unicité de chaque personne : une pierre, un nom, une histoire. Il rattache cette démarche à une idée d’origine talmudique : « Une personne n’est oubliée que lorsque son nom n’est plus rappelé. »
[4] Le nom Stolpersteine signifie « pierres sur lesquelles on trébuche ». Demnig parle d’un « trébuchement mental » : le passant s’arrête, lit et se souvient. Il cite aussi la formule d’un élève : « On ne trébuche pas sur les Stolpersteine, on trébuche avec la tête et le cœur. »


Nabatele, Venise

2026

Re’eh (רְאֵה — Vois)
Deutéronome 11,26 – 16,17 • Isaïe 54,11 – 55,5

Moché invite Israël à choisir entre la bénédiction et la malédiction, en demeurant fidèle à l’alliance. La haftara répond par une promesse de consolation : Sion, éprouvée mais jamais abandonnée, reçoit l’annonce d’une reconstruction plus solide encore que son passé.

Isaïe 54,11
עֲנִיָּה סֹעֲרָה לֹא נֻחָמָה הִנֵּה אָנֹכִי מַרְבִּיץ בַּפּוּךְ אֲבָנַיִךְ וִיסַדְתִּיךְ בַּסַפִּירִים
« Ô toi, battue par la tempête, inconsolée, voici que je poserai tes pierres dans l’antimoine et je te fonderai sur des saphirs. »

Au-dessus de l’Arsenale Nord, à Venise, battue par la tempête[1], flotte une synagogue. Présentée à la Biennale de Venise[2] par l’artiste Anna Kamyshan[3], en collaboration avec le Musée juif de Montréal, l’œuvre, intitulée Nabatele [4], s’inscrit dans le Yiddishland Pavilion [5], un projet conçu comme un espace de mémoire et de transmission de la culture yiddish.

C’est un ballon à double membrane gonflé à l’hélium qui évoque les anciennes synagogues en bois des shtetls d’Europe orientale, dont la plupart ont été détruites au XXᵉ siècle. Il peut s’élever jusqu’à vingt‑cinq mètres au-dessus de la lagune. L’ensemble repose sur un rocher suspendu, sans ancrage terrestre. Les fenêtres illuminées évoquent le ner tamid[6].

Dans le ghetto de Venise, les synagogues étaient dissimulées derrière les façades des immeubles. Ici, au contraire, l’édifice flottant, entre ciel et mer, en équilibre précaire, est visible de partout.

Le geste de Kamyshan inscrit l’œuvre dans une réflexion contemporaine sur l’exil, la reconstruction et la transmission. L’installation matérialise ainsi une appartenance culturelle qui ne dépend d’aucun territoire[7].

[1] Installée dans la soirée du 16 juillet, l’installation a été fermée pour maintenance à la suite des très fortes intempéries du 17 juillet ; le site officiel annonçait alors une reprise sous une dizaine de jours.
[2] La 61ᵉ Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise se tient du 16 juillet au 16 septembre 2026.
[3] Anna Kamyshan est une artiste et architecte ukrainienne, basée à Londres, qui se présente comme ayant un héritage juif.
[4] Mot formé à partir de nabat, terme ukrainien et russe (наба́т) signifiant « alarme, tocsin, appel d’alerte », auquel l’artiste a ajouté le diminutif yiddish ‑ele.
[5] Le Yiddishland Pavilion est un projet indépendant fondé en 2022 par Maria Veits, commissaire et chercheuse basée à Londres, et Yevgeniy Fiks, artiste né à Moscou et basé à New York. Leur travail porte sur l’histoire de la culture yiddish et la pensée politique juive.
[6] La lumière perpétuelle présente dans les synagogues en mémoire du candélabre du Sanctuaire (Exode 27,20–21). Anna Kamyshan reprend ce symbole de permanence pour évoquer la transmission de la lumière intérieure de la culture juive.
[7] Les commissaires, Maria Veits et Yevgeniy Fiks, décrivent Nabatele comme incarnant le Yiddishland : l’œuvre donne une présence concrète à une appartenance qui ne dépend d’aucun territoire.